(...)
-J'en ai une, me dit-elle. Une grande. Là, dans le tiroir sous l'armoire. Ayez l'obligeance de me la donner.
Le tiroir était, en effet, rempli de photographies, elle m'en montra un grand nombre, -anciennes et récentes.
-Toutes sont mortes, lui dis-je.
Elle se retourna brusquement et me regarda:
-Mortes?
-Aussi mortes qu'elles s'efforcent de paraître vivantes.
-Même celle-ci, qui sourit?
-Et celle-là, pensive; et celle-là, aux paupières baissées.
-Mais comment, mortes, puisque je suis vivante?
-Ah, vous, oui. Parce qu'en ce moment vous ne vous voyez pas. Mais devant votre miroir, dans l'acte de vous mirer, vous cessez de vivre.
-Et pourquoi?
-Parce qu'il vous faut suspendre un instant votre vie, pour vous voir vivre. Comme devant un appareil photographique. Vous vous figez dans une attitude; et se figer, c'est devenir statue pour un instant. La vie est en perpétuel mouvement, et on ne peut jamais s'arrêter pour se contempler.
-Alors, moi qui vis, je ne me suis jamais vue?
-Jamais telle que vous m'apparaissez. Mais l'image que je me fais de vous m'appartient en propre. Elle diffère certainement de la vôtre, peut-être aurez-vous entrevu la vôtre, -à peine, -sur quelque instantané photographique. Mais vous aurez sans doute éprouvé une surprise désagréable, ou même de la difficulté à reconnaître votre effigie, dans la décomposition du mouvement.
-C'est vrai!
-Vous ne pouvez vous connaître que figée: statue, non vivante. Quand on vit, on est occupé à vivre et l'on ne se voit pas. Se connaître, c'est mourir. Vous passez votre temps à vous contempler dans cette glace parce que vous ne vivez point. Vous ne savez, ou vous ne voulez pas vivre. Cherchant trop à vous connaître, vous oubliez de vivre.
-Mais pas du tout. Je ne peux jamais me tenir un instant immobile.
-Néanmoins vous cherchez toujours à vous voir. Au cours du moindre acte de votre vie. C'est comme si vous aviez toujours sous les yeux votre propre image, dans chacun de vos gestes, dans chacun de vos mouvements. Et c'est peut-être de là que provient votre état d'impatience perpétuelle; vous n'admettez pas que vos sentiments soient aveugles. Vous les forcez à ouvrir les yeux et à se regarder dans le miroir que vous leur tendez constamment. Et un sentiment qui se voit se pétrifie. Il est impossible de vivre devant un miroir. Gardez-vous de jamais prendre conscience de votre image: vous ne réussirez jamais à vous connaître telle que vous voient les autres. Et alors, qu'importe de se connaître pour soi seule? Vous en viendriez à ne plus même comprendre pourquoi l'Anna Rosa que vous renvoie votre miroir est forcément vous.
Elle resta longtemps perdue dans ses réflexions, les yeux fixes.
Je suis sûr qu'à la suite de ce discours, et après tout ce qu'elle savait déjà de l'angoisse où se débattait mon esprit, elle aussi, tout comme moi, eut la vision illimitée -et d'autant plus effrayante qu'elle est plus lucide, -de notre irrémédiable isolement. Chaque objet s'environnait de solitude. Et peut-être ne vit-elle plus de motif de se préoccuper de son visage, puisqu'elle-même, dans cette solitude, ne pourrait le voir vivre, alors que les autres, du dehors, lui prêtaient un aspect inconnu d'elle.
Tout son orgueil sombrait.
Voir les choses, et ignorer à jamais comment d'autres yeux les voient.
Parler pour ne pas s'entendre.
Il était désormais inutile d'avoir une valeur pour soi. Aucune vérité ne subsistait, puisqu'aucune chose en soi n'était vraie. Chacun la considérait comme telle, à sa manière, pour en peupler son désert, et pour donner une consistance quelquonque, jour par jour, à sa vie.
(...)
Extrait de: "Un, personne et cent mille" - Luigi Pirandello